ICQ 179104682


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- Jazz Funk .

Nolte Nolte.

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En allant au fond de cette malveillance qui se manifeste contre nous en Europe et si lon met de côté les déclamations, les lieux communs de la polémique quotidienne, on y trouve cette idée:

La Russie tient une place énorme dans le monde et cependant elle ne représente que la force matérielle, rien que cela.

Voilà le véritable grief, tous les autres sont accessoires ou imaginaires.

Comment est née cette idée et quelle en est la valeur?

Elle est le produit dune double ignorance: de celle de lEurope et de la notre propre. Lune est la conséquence de lautre. Dans lordre moral, une société, une civilisation qui a son principe en elle-même, ne saurait être comprise des autres quautant quelle se comprend elle-même: la Russie est un monde qui commence à peine à avoir la conscience de son principe. Or, cest la conscience de son principe qui constitue pour un pays sa légitimité historique. Le jour où la Russie aura pleinement reconnu le sien, elle laura de fait imposé au monde. En effet de quoi sagit-il entre lOccident et nous? Est-ce de bonne foi que lOccident a lair de se méprendre sur ce que nous sommes? Est-ce sérieusement quil prétend ignorer nos titres historiques? -

Avant que lEurope occidentale ne se fût constituée, nous existions déjà et certes nous existions glorieusement. Toute la différence cest qualors on nous appelait lEmpire dOrient, lEglise dOrient; ce que nous étions alors, nous le sommes encore.

Quest-ce que lEmpire dOrient? Cest la transmission légitime et directe du pouvoir suprême du pouvoir des Césars. Cest la souveraineté pleine et entière, ne relevant pas, némanant pas, comme les pouvoirs de lOccident, dune autorité extérieure quelle quelle puisse être, portant son principe dautorité en elle-même, mais réglée, contenue et sanctifiée par le Christianisme.

 

Quest-ce que lEglise dOrient? Cest lEglise universelle.

Voilà les deux seules questions sur lesquelles doit rouler toute polémique sérieuse entre lOccident et nous. Tout le reste nest que du verbiage. Plus nous nous serons pénétrés de ces deux questions et plus nous serons forts vis-à-vis de notre adversaire. Plus nous serons nous-mêmes. A bien considérer les choses, la lutte entre lOccident et nous na jamais cessé. Il ny a pas même eu de trêve, il ny a eu que des intermittences de combat. Maintenant, à quoi bon se le dissimuler? Cette lutte est sur le point de se rallumer plus ardente que jamais et cette fois encore comme autrefois, comme toujours, cest lEglise de Rome, lEglise latine qui est à lavant-garde de lennemi.

Eh bien, acceptons le combat, franchement, résolument. Quen face de Rome lEglise dOrient noublie pas un seul instant quelle est lhéritière légitime de lEglise universelle.

A toutes les attaques de Rome, à toutes ses hostilités, nous navons quune arme à opposer, mais elle est terrible: cest son histoire, cest lhistoire de son passé. Qua fait Rome? Comment a-t-elle acquis le pouvoir quelle sest arrogé? Par une usurpation flagrante des droits, des attributions de lEglise universelle.

Comment a-t-elle cherché à justifier cette usurpation? Par la nécessité de maintenir lunité de la foi. Et pour arriver à ce résultat, elle ne sest refusé aucun moyen, ni la violence, ni la ruse, ni les bûchers, ni les Jésuites. Pour maintenir lunité de la foi elle na pas craint de dénaturer le Christianisme. Eh bien, où en est depuis trois siècles lunité de la foi dans lEglise occidentale? Rome il y a trois siècles a livré la moitié de lEurope à lhérésie et lhérésie la livrée à lincrédulité. Tel est le fruit que le monde chrétien a recueilli de cette dictature de plusieurs siècles que le siège de Rome sest arrogée sur lEglise au mépris des conciles. Il na pas craint de se mettre en rébellion contre lEglise universelle; dautres nont pas hésité à se révolter contre lui. Ceci nest que de la justice Providentielle qui est au fond de toutes les choses du monde.

Voilà pour la question purement religieuse dans ces différends avec Rome. Maintenant si on en venait à apprécier laction politique que Rome a exercée sur les différents états de lEurope Occidentale, bien quelle nous touchât de moins près, quelle terrible accusation naurait-on pas à faire peser sur elle! -

Nest-ce pas Rome, nest-ce pas la politique ultramontaine qui a désorganisé, déchiré lAllemagne, qui a tué lItalie? LAllemagne, elle la désorganisée en y minant le pouvoir impérial; elle la déchirée en y provoquant la réformation. Quant à lItalie, la politique de Rome la tuée en empêchant par tous les moyens et à toutes les époques létablissement dans ce pays dune autorité souveraine, légitime et nationale. Ce fait a déjà été signalé il y a plus de trois siècles par le plus grand des historiens de lItalie moderne.

Et en France, pour ne parler que des temps les plus rapprochés de nous, nest-ce pas linfluence ultramontaine qui a écrasé, qui a éteint ce quil y avait de plus pur, de plus vraiment chrétien dans lEglise gallicane? Nest-ce pas Rome qui a détruit le Port-Royal et qui après avoir désarmé le Christianisme de ses plus nobles défenseurs, la pour ainsi dire livré par les mains des Jésuites aux attaques de la Philosophie du dix-huitième siècle? Tout ceci, hélas, cest de lHistoire, et de lHistoire contemporaine.

Maintenant pour ce qui nous concerne personnellement, lors même que nous passerions sous silence nos propres injures, lhistoire de nos malheurs au dix-septième siècle, comment pouvons-nous taire ce que la politique de cette cour a été, pour ces peuples quune fraternité de race et de langue rattache à la Russie et que la fatalité en a séparés. On peut dire avec toute justice que si lEglise latine par ses abus et ses excès a été funeste à dautres pays, elle a été par principe lennemie personnelle de la race Slave. La conquête allemande elle-même na été quune arme, quun glaive docile entre ses mains. Cest Rome qui en a dirigé et assuré les coups. Partout où Rome a mis le pied parmi les peuples slaves, elle a engagé une guerre à mort contre leur nationalité. Elle la anéantie ou elle la dénaturée. Elle a dénationalisé la Bohême et démoralisé la Pologne; elle en aurait fait autant de toute la race si elle navait pas rencontré la Russie sur son chemin. De là la haine implacable quelle nous a vouée. Rome comprend que dans tout pays slave où la nationalité de la race nest pas encore tout à fait morte, la Russie par sa seule présence, par le seul fait de son existence politique lempêchera de mourir et que partout où cette nationalité tendrait à renaître, elle ferait courir de terribles chances à létablissement Romain. Voilà où nous en sommes vis-à-vis de la cour de Rome. Voilà le bilan exact de notre situation respective. Eh bien, est-ce avec de pareils antécédents historiques que nous craindrions daccepter le défi quelle pourrait nous jeter? Comme Eglise nous avons à lui demander compte au nom de lEglise universelle de ce dépôt de la foi, dont elle a cherché à sattribuer la possession exclusive même au prix dun schisme. Comme puissance politique, nous avons pour alliée contre elle lhistoire de son passé, les rancunes de la moitié de lEurope et les trop justes griefs de notre propre race.

Quelques-uns simaginent que la réaction religieuse dont lEurope est en ce moment travaillée pouvait tourner au profit exclusif de lEglise latine; cest selon moi une grande illusion. Il y aura, je le sais bien, dans lEglise Protestante beaucoup de conversions partielles, jamais une conversion générale. Ce qui a survécu du principe catholique dans lEglise latine, attirera toujours tous ceux parmi les protestants qui, fatigués des fluctuations de la réforme, aspirent à rentrer au port, à se replacer sous la loi de lautorité catholique, mais les souvenirs de la cour de la Rome, mais lultramontanisme enfin, les repoussent éternellement.

Le mot historiquement si vrai sur lEglise latine est aussi le mot de la situation actuelle.

Le catholicisme a de tout temps fait toute la force du Papisme, comme le Papisme fait toute la faiblesse du catholicisme.

La force sans faiblesse nest que dans lEglise universelle. Quelle se montre, quelle intervienne dans le débat et lon verra de nos jours ce quon a déjà vu dans les tous premiers jours de la réformation, alors que les chefs de ce mouvement religieux qui avaient déjà rompu avec le siège de Rome, mais qui hésitaient encore à rompre avec les traditions de lEglise Catholique, en appelaient unanimement à lEglise dOrient. Maintenant comme alors la réconciliation religieuse ne peut venir que delle; elle porte dans son sein lavenir chrétien.

Telle est la première, la plus haute question que nous ayons à débattre avec lEurope Occidentale, cest la question vitale par excellence.

Il y en a une autre bien grave aussi; cest celle que lon appelle communément la question dOrient; cest la question de lEmpire.

Ici, il ne sagit pas de diplomatie; on sait trop bien que tant que durera le Statu quo, la Russie plus quaucune autre puissance respectera les traités. Mais les traités, mais la diplomatie ne règlent après tout que les choses du jour. Les intérêts permanents, les rapports éternels cest lhistoire seule qui en connaît. Or que nous dit lhistoire?

Elle nous dit que lOrient orthodoxe, tout ce monde immense qui relève de la croix grecque, est un dans son principe, étroitement solidaire dans toutes ses parties, vivant de sa vie propre, originale, indestructible. Il peut être matériellement fractionné, moralement il sera toujours un et indivisible. Il a subi momentanément la domination latine, il a subi pendant des siècles linvasion des races asiatiques, il na jamais accepté ni lune ni lautre.

Il y a parmi les Chrétiens de lOrient un dicton populaire qui exprime naïvement ce fait; ils ont lhabitude de dire, que tout dans la création de Dieu est bien fait, bien ordonné, deux choses exceptées, et ces deux choses sont: le Pape et le Turc.

- Mais Dieu, - ont-ils soin dajouter, - a voulu dans sa sagesse infinie rectifier ces deux erreurs et cest pour cela quil crée le Czar moscovite.

Nul traité, nulle combinaison politique ne prévaudra jamais contre ce simple dicton populaire. Cest le résumé de tout le passé et la révélation de tout un avenir.

- En effet, quoiquon fasse ou quon simagine, pourvu que la Russie reste ce quelle est, lempereur de Russie sera nécessairement, irrésistiblement le seul souverain légitime de lOrient orthodoxe, sous quelque forme dailleurs quil juge convenable dexercer cette souveraineté. Faites ce que vous voudrez, mais encore une fois, à moins que vous nayez détruit la Russie, vous nempêcherez jamais ce fait de se produire.

Qui ne voit que lOccident avec toute sa philantropie, avec son prétendu respect pour le droit des nationalités et tout en se déchaînant contre lambition insatiable de la Russie, ne voit dans les populations qui habitent la Turquie quune seule chose: une proie à dépecer.

Il voudrait tout bonnement recommencer au dix-neuvième siècle ce qu il avait essayé de faire au treizième et ce qui déjà alors lui avait si mal réussi. Cest la même tentative sous dautres noms et au moyen de procédés un peu différents. Cest toujours cette ancienne, cette incurable prétention de fonder dans lOrient orthodoxe un Empire latin, de faire de ces pays une annexe, une dépendance de lEurope occidentale.

Il est vrai que pour arriver à ce résultat, il faudrait commencer par éteindre dans ces populations tout ce qui jusquà présent a constitué leur vie morale, par détruire en elles ce que les Turcs eux-mêmes ont épargné. Mais ce nest pas là une considération qui pouvait arrêter un seul instant le prosélitisme occidental, persuadé quil est que toute société qui nest pas exactement faite à limage de celle de lOccident nest pas digne de vivre, et fort de cette conviction il se mettrait bravement à lœuvre pour délivrer ces populations de leur nationalité comme dun reste de barbarie.

Mais cette Providence historique qui est au fond des choses humaines y a heureusement pourvu. Déjà au treizième siècle lEmpire dOrient, tout mutilé, tout énervé quil était, a trouvé en lui-même assez de vie pour rejeter de son sein la domination latine après soixante et quelques années dune existence contestée; et certes il faut convenir que depuis lors le véritable Empire dOrient, lEmpire orthodoxe, sest grandement relevé de sa déchéance.

Cest ici une question sur laquelle la science occidentale malgré ses prétentions à linfaillibilité a toujours été en défaut. LEmpire dOrient est constamment resté une énigme pour elle; elle a bien pu le calomnier, elle ne la jamais compris. Elle a traité lEmpire dOrient comme Monsieur de Custine vient de traiter la Russie, après lavoir étudié à travers sa haine doublée de son ignorance. On na su jusquà présent se rendre un compte vrai ni du principe de vie qui a assuré à lEmpire dOrient ses mille ans dexistence, ni de la circonstance fatale qui a fait que cette vie si tenace a toujours été contestée et à quelques égards si débile.

Ici, pour rendre ma pensée avec une précision suffisante, je devrais entrer dans des développements historiques que ne comportent point les bornes de cette notice. Mais telle est lanalogie réelle, telle est laffinité intime et profonde qui rattache la Russie à ce glorieux antécédent de lEmpire dOrient, quà défaut détudes historiques assez approfondies il suffit à chacun de nous de consulter ses impressions les plus habituelles et pour ainsi dire les plus élémentaires, pour comprendre dinstinct ce que cétait que ce principe de vie, cette âme puissante qui pendant mille ans a fait vivre et durer ce corps si frêle de lEmpire dOrient. Cette âme, ce principe, cétait le Christianisme, cétait lélément Chrétien tel que lavait formulé lEglise dOrient, combiné ou pour mieux dire identifié non seulement avec lélément national de létat, mais encore avec la vie intime de la société. Des combinaisons analogues ont été tentées, ont été accomplies ailleurs, mais elles nont eu nulle part ce caractère profond et original. Ici, ce nétait pas simplement une Eglise se faisant nationale dans lacception ordinaire du mot comme cela sest vu ailleurs, cétait lEglise se faisant la forme essentielle, lexpression suprême dune nationalité déterminée, de la nationalité de toute une race, de tout un monde. Voilà aussi, soit dit en passant, comment il a pu se faire que plus tard cette même Eglise dOrient est devenue comme le synonyme de la Russie, lautre nom, le nom sacré de lEmpire, triomphante partout où elle règne, militante partout où la Russie na pas encore fait pleinement reconnaître sa domination. En un mot si intimement associée à ses destinées quil est vrai de dire quà des degrés divers il y a de la Russie partout où se rencontre lEglise orthodoxe.

Quant à lancien, à ce premier Empire dOrient, la circonstance fatale qui a pesé sur ses destinées, cest quil na jamais pu mettre en œuvre quune portion minime de la race sur laquelle il aurait dû principalement sappuyer. Il na occupé que la lisière du monde que la Providence tenait en réserve pour lui; cest le corps cette fois qui a manqué à lâme. Voilà pourquoi cet Empire, malgré la grandeur de son principe, est constamment resté à létat de lébauche, pourquoi il na pu opposer à la longue une résistance efficace aux ennemis qui lenveloppaient de toutes parts. Son assiette territoriale a toujours manqué de base et de profondeur, cétait, pour tout dire, une tête séparée de son tronc. Aussi, par une de ces combinaisons Providentielles qui sont en même temps profondément naturelles et historiques, cest le lendemain du jour où lEmpire dOrient a paru définitivement succomber sous les coups de la destinée quil a en réalité pris possession de son existence définitive. Constantinople tombait aux mains des Turcs en 1453 et neuf ans après, en 1462, le grand Ivan III arrivait au trône de Moscou.

Quon ne séffarouche pas de grâce de toutes ces généralités historiques quelquhasardées quelles puissent paraître à la première vue. Quon se dise bien que ces prétendues abstractions, cest nous-même, cest notre passé, notre présent, notre avenir. Nos ennemis le savent bien, tâchons de le savoir comme eux. Cest parce quils le savent, cest parce quils ont compris que tous ces pays, toutes ces populations quils voudraient conquérir au système occidental, tiennent à la Russie historiquement parlant comme des membres vivants tiennent au corps dont ils font partie, quils travaillent à relâcher, à rompre sil est possible, le lien organique qui les rattache à nous.

Ils ont compris que tant que ce lien subsiste, tous leurs efforts pour éteindre dans ces populations la vie qui leur est propre resteraient éternellement stériles. Encore une fois le bût quon se propose est le même quau treizième siècle, mais les moyens différents. A cette époque lEglise latine voulait brutalement se substituer dans tout lOrient Chrétien à lEglise orthodoxe; maintenant on cherchera à ruiner les fondements de cette Eglise par la prédication philosophique.

Au treizième siècle la domination de lOccident prétendait sapproprier ces pays directement et les gouverner en son propre nom; maintenant faute de mieux on cherchera à y provoquer, à y favoriser létablissement de petites nationalités bâtardes, de petites existences politiques, soi-disant indépendantes, vains simulacres bien mensongers, bien hypocrites, bons, tout au plus, à masquer la réalité, et cette réalité ce serait maintenant comme alors: la domination de lOccident.

Ce qui vient dêtre tenté en Grèce est une grande révélation et devrait servir denseignement à tout le monde. Il est vrai que jusquà présent la tentative ne paraît guère avoir profité à ceux qui en ont été les instigateurs. Larme a répercuté contre la main qui sen est servie. Et cette révolution qui après avoir annulé un pouvoir dorigine étrangère paraît avoir restitué linitiative à des influences plus nationales, pourrait fort bien en définitive aboutir à resserrer le lien qui rattache ce petit pays au grand tout, dont il nest quune fraction.

Il faut se dire dailleurs que tout ce qui se passe ou se passerait en Grèce ne sera jamais quun épisode, un détail de la grande lutte entre lOccident et nous. Ce nest pas là-bas, aux extrémités que limmense question sera décidée. Cest ici, parmi nous, au centre, au cœur même de ce monde de lOrient Chrétien, de lOrient Européen que nous représentons, de ce monde qui est nous-même. Ses destinées définitives qui sont aussi les nôtres, ne dépendent que de nous; elles dépendent avant tout du sentiment plus ou moins énergique qui nous lie, qui nous identifie lun à lautre.

Répétons-le donc et ne nous lassons pas de le redire: lEglise dOrient est lEmpire orthodoxe, lEglise dOrient héritière légitime de lEglise universelle, lEmpire orthodoxe identique dans son principe, étroitement solidaire dans toutes ses parties. Est-ce là ce que nous sommes? ce que nous voulons être? Est-ce là ce que lon prétend nous contester?

Voilà, pour qui sait voir, toute la question entre nous et la propagande occidentale; cest le fond même du débat. Tout ce qui nest pas cela, tout ce qui dans la polémique de la presse étrangère ne se rattache pas à cette grande question plus ou moins directement comme une conséquence à son principe, ne mérite pas un instant doccuper notre attention. Cest de la déclamation pure.

Pour nous, nous ne saurions nous pénétrer assez intimement de ce double principe historique de notre existence nationale. Cest le seul moyen de tenir tête à lesprit de lOccident, de mettre un frein à ses prétentions comme à ses hostilités.

Jusquà présent, avouons-le, dans les rares occasions où nous avons pris la parole pour nous défendre contre ses attaques, nous lavons fait, à une ou deux exceptions près, dune manière trop peu digne de nous. Nous avions trop lair décoliers cherchant par de gauches apologies à désarmer la mauvaise humeur de leur maître.

Quand nous saurons mieux qui nous sommes, nous ne nous aviserons plus de faire amende honorable à qui que ce soit dêtre ce que nous sommes.

Et que lon ne simagine pas quen proclamant hautement nos titres nous ajouterions à lhostilité de lopinion étrangère à notre égard. Ce serait bien peu connaître létat actuel des esprits en Europe.

Encore une fois ce qui fait le fond de cette hostilité, ce qui vient en aide à la malveillance quils exploitent contre nous, cest cette opinion absurde et pourtant si générale que tout en reconnaissant, en sexagérant peut-être nos forces matérielles, on en est encore à se demander si toute cette puissance est animée dune vie morale, dune vie historique qui soit propre. Or, lhomme est ainsi fait, surtout lhomme de notre époque, quil ne se résigne à la puissance physique quen raison de la grandeur morale quil y voit attaché.

Chose bizarre en effet, et qui dans quelques années paraîtra inexplicable. Voilà un Empire qui par une rencontre sans exemple peut-être dans lhistoire du monde, se trouve à lui seul représenter deux choses immenses: les destinées dune race toute entière et la meilleure, la plus saine moitié de lEglise Chrétienne.

Et il y a encore des gens qui se demandent sérieusement quels sont les titres de cet Empire, quelle est sa place légitime dans le monde!.. Serait-ce que la génération contemporaine est encore tellement perdue dans lombre de la montagne quelle a de la peine à en apercevoir le sommet?..

Il ne faut pas loublier dailleurs: pendant des siècles lOccident Européen a été en droit de croire que moralement parlant il était seul au monde, quà lui seul il élait lEurope toute entière. Il a grandi, il a vécu, il a vieilli dans cette idée, et voilà quil saperçoit maintenant quil sétait trompé, quil y avait à côté de lui une autre Europe, sa sœur cadette peut-être, mais en tout cas sa sœur bien légitime, quen un mot il nétait lui que la moitié du grand tout. Une pareille découverte est une révolution tout entière entraînant après elle le plus grand déplacement didées qui se soit jamais accompli dans le monde des intelligences.

Est-il étonnant que de vieilles convictions luttent de tout leur pouvoir contre une évidence qui les ébranle, qui les supprime? et ne serait-ce pas à nous de venir en aide à cette évidence, à la rendre invincible, inévitable? Que faudrait-il faire pour cela?

Ici je touche à lobjet même de cette courte notice. Je conçois que le gouvernement Impérial ait de très bonnes raisons pour ne pas désirer quà lintérieur, dans la presse indigène, lopinion sanime trop sur des questions bien graves, bien délicates en effet, sur des questions qui touchent aux racines mêmes de lexistence nationale; mais au dehors, mais dans la presse étrangère, quelles raisons aurions-nous pour nous imposer la même réserve? Quels ménagements avons-nous encore à garder vis-à-vis dune opinion ennemie qui, se prévalant de notre silence, sempare tout à son aise de ces questions et les résout lune après lautre, sans contrôle, sans appel, et toujours dans le sens le plus hostile, le plus contraire à nos intérêts. Ne nous devons-nous pas à nous-même de faire cesser un pareil état de choses? Pouvons-nous encore nous en dissimuler les grands inconvénients ? et quest-il nécessaire de rappeler le déplorable scandale dapostasie récente tant politique que religieuse... et ces apostasies auraient-elles été possibles si nous navions pas bénévolement, gratuitement livré à lopinion ennemie le monopole de la discussion?

Je prévois lobjection que lon va me faire. On est, je le sais, trop disposé chez nous à sexagérer linsuffisance de nos moyens, à se persuader que nous ne sommes pas de force à engager avec succès la lutte sur un pareil terrain. Je crois que lon se trompe; je suis persuadé que nos ressources sont plus grandes quon ne se limagine; mais même en laissant de côté nos ressources indigènes, ce qui est certain, cest que lon ne connaît pas assez chez nous les forces auxiliaires que nous pourrions trouver au dehors. En effet, quelque soit la malveillance apparente et souvent trop réelle de lopinion étrangère à notre égard, nous napprécions pas assez ce que dans létat de fractionnement où sont tombés en Europe les opinions aussi bien que les intérêts, une grande, une importante unité comme lest la nôtre, peut exercer dascendant et de prestige sur des esprits que ce fractionnement poussé à lextrême a réduit au dernier degré de lassitude.

Nous ne savons pas assez combien on y est avide de tout ce qui offre des garanties de durée et des promesses davenir... comme on y éprouve le besoin de se rallier ou même de se convertir à ce qui est grand et fort. Dans létat actuel des esprits en Europe, lopinion publique, toute indisciplinée, toute indépendante quelle paraisse, ne demande pas mieux au fond que dêtre violentée avec grandeur. Je le dis avec une conviction profonde: lessentiel, le plus difficile pour nous, cest davoir foi en nous-même; doser nous avouer à nous-même toute la portée de nos destinées, doser laccepter tout entière. Ayons cette foi, ce courage. Ayons le courage darborer notre véritable drapeau dans la mêlée des opinions qui se disputent lEurope, et il nous fera trouver des auxiliaires là même où jusquà présent nous navions rencontré que des adversaires. Et nous verrons se réaliser une magnifique parole, dite dans une circonstance mémorable. Nous verrons ceux-là même qui jusquà présent se déchaînaient contre la Russie ou cabalaient en secret contre elle, se sentir heureux et fiers de se rallier à elle, de lui appartenir.

Ce que je dis là nest pas une simple supposition. Plus dune fois des hommes éminents par leur talents aussi que par lautorité que ce talent leur avait acquise sur lopinion, mont donné des témoignages non équivoques de leur bonne volonté, de leurs bonnes dispositions à notre égard. Leurs offres de service étaient telles quelles navaient rien de compromettant ni pour ceux qui les faisaient, ni pour celui qui les aurait acceptées. Ces hommes assurément nentendaient pas se vendre à nous, mais ils nauraient pas mieux demandé que de nous savoir chacun dans la ligne et dans la mesure de son opinion. Lessentiel eût été de coordonner ces efforts, de les diriger tous vers un but déterminé, de faire concourir ces diverses opinions, ces diverses tendances au service des intérêts permanents de la Russie, tout en conservant à leur langage cette franchise dassaut sans laquelle on ne fait pas dimpression sur les esprits.

Il va sans dire quil ne saurait être question dengager avec la presse étrangère une polémique quotidienne minutieuse portant sur des petits faits, sur des petits détails; mais ce qui serait vraiment utile, ce serait par exemple de prendre pied dans le journal le plus accrédité de lAllemagne, dy avoir des organes graves, sérieux, sachant se faire écouter du public - et tendant par des voies différentes, mais avec un certain ensemble vers un but déterminé.

Mais à quelles conditions réussirait-on à imprimer à ce concours de forces individuelles et jusquà un certain point indépendantes une direction commune et salutaire? A la condition davoir sur les lieux un homme intelligent, doué dénergiques sentiments de nationalité, profondément dévoué au service de lEmpereur et qui par une longue expérience de la presse aurait acquis une connaissance suffisante du terrain sur lequel il serait appelé à agir.

Quant aux dépenses que nécessiterait létablissement dune presse russe à létranger, elles seraient minimes comparativement au résultat quon pourrait en attendre.

Si cette idée était agréée, je mestimerais trop heureux de mettre aux pieds de lEmpereur tout ce quun homme peut offrir et promettre: la propreté de lintention et le zèle du dévouement le plus absolu.

 

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