ICQ 179104682


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Lettre sur la censure en Russie - ..

Je profite de lautorisation que vous avez bien voulu me donner, pour vous soumettre quelques réflexions, qui se rattachent à lobjet de notre dernier entretien. Je nai assurément pas besoin de vous exprimer encore une fois ma sympathique adhésion à lidée que vous avez eu la bonté de me communiquer et, dans le cas où on tenterait de la réaliser, de vous assurer de ma sérieuse bonne volonté de la servir de tous mes moyens. Mais cest précisément pour être mieux à même de le faire que je crois devoir, avant toute chose, mexpliquer franchement vis-à-vis de vous sur ma manière denvisager la question. Il ne sagit pas ici, bien entendu, de faire une profession de foi politique. Ce serait une puérilité: de nos jours, en fait dopinions politiques, tous les gens raisonnables sont à peu près du même avis; on ne diffère les uns des autres que par le plus ou le moins dintelligence que lon apporte à bien reconnaître ce qui est et à bien apprécier ce qui devrait être. Cest sur le plus ou le moins de vérité qui se trouve dans ces appréciations quil sagirait avant tout de sentendre. Car sil est vrai (comme vous lavez dit, mon prince) quun esprit pratique ne saurait vouloir dans une situation donnée que ce qui est réalisable en égard aux personnes, il est tout aussi vrai quil serait peu digne dun esprit réellement pratique de vouloir une chose quelconque en dehors des conditions naturelles de son existence. Mais, venons au fait. Sil est une vérité, parmi beaucoup dautres, qui soit sortie, entourée dune grande évidence, de la sévère expérience des dernières années, cest assurément celle-ci: il nous a été rudement prouvé quon ne saurait imposer aux intelligences une contrainte, une compression trop absolue, trop prolongée, sans quil en résulte des dommages graves pour lorganisme social tout entier. Il paraît que tout affaiblissement, toute diminution notable de la vie intellectuelle dans une société tourne nécessairement au profit des appétits matériels et des instincts sordidement égoïstes. Le Pouvoir lui-même néchappe pas à la longue aux inconvénients dun pareil régime. Un désert, un vide intellectuel immense se fait autour de la sphère où il réside, et la pensée dirigeante, ne trouvant en dehors delle-même ni contrôle, ni indication, ni un point dappui quelconque, finit par se troubler et par saffaisser sous son propre poids, avant même que de succomber sous la fatalité des événements. Heureusement, cette rude leçon na pas été perdue. Le sens droit et la nature bienveillante de lEmpereur régnant ont compris quil y avait lieu à se relâcher de la rigueur excessive du système précédent et à rendre aux intelligences lair qui leur manquait...

Eh bien (je le dis avec une entière conviction), pour qui a suivi depuis lors dans son ensemble le travail des esprits, tel quil sest produit dans le mouvement littéraire du pays, il est impossible de ne pas se féliciter des heureux effets de ce changement de système. Je ne me dissimule pas plus quun autre les côtés faibles et parfois même les écarts de la littérature du jour; mais il y a un mérite quon ne saurait lui refuser sans injustice, et ce mérite-là est bien réel: cest que du jour où la liberté de la parole lui a été rendue dans une certaine mesure, elle cest constamment appliquée à exprimer de son mieux et le plus fidèlement possible la pensée même du pays. A un sentiment très vif de la réalité contemporaine et à un talent souvent fort remarquable de la reproduire, elle a joint une sollicitude non moins vive pour tous les besoins réels, pour tous les intérêts, pour toutes les plaies de la société russe. Comme le pays lui-même, en fait daméliorations à accomplir, elle ne sest préoccupée que de celles qui étaient possibles, pratiques et clairement indiquées, sans se laisser envahir par lutopie, cette maladie si éminemment littéraire. Si dans la guerre quelle a faite aux abus elle sest laissée parfois entraîner à dévidentes exagérations, on peut dire, en son honneur, que dans son zèle à les combattre elle na jamais séparé dans sa pensée les intérêts de lAutorité Suprême davec ceux du pays: tant elle était pénétrée de cette sérieuse et loyale conviction, que faire la guerre aux abus, cétait la faire aux ennemis personnels de lEmpereur... Souvent, de nos jours, pareils dehors de zèle ont, je le sais bien, recouvert de très mauvais sentiments et servi à dissimuler des tendances qui nétaient rien moins que loyales; mais, grâce à lexpérience que les hommes de notre âge doivent avoir nécessairement acquise, rien de plus facile que de reconnaître, à la première vue, ces ruses du métier, et le faux dans ce genre ne trompe plus personne.

On peut affirmer quà lheure quil est, en Russie il y a deux sentiments dominants et qui se retrouvent presque toujours étroitement associés lun à lautre: cest lirritation et le dégoût que soulève la persistance des abus, et une religieuse confiance dans les intentions pures, droites et bienveillantes du Souverain.

On est généralement convaincu que personne plus que Lui ne souffre de ces plaies de la Russie et nen désire plus énergiquement la guérison; mais nulle part peut-être cette conviction nest aussi vive et aussi entière que précisément dans la classe des hommes de lettres, et cest remplir le devoir dun homme dhonneur, que de saisir toutes les occasions pour proclamer bien haut quil ny a pas peut-être en ce moment de classe de la société qui soit plus pieusement dévouée que celle-ci à la Personne de lEmpereur.

Ces appréciations (je ne le cache pas) pourraient bien rencontrer plus dun incrédule dans quelques régions de notre monde officiel. Cest que de tout temps il y a eu dans ce monde-là comme un parti pris de défiance et de mauvaise humeur, et cela sexplique fort bien par la spécialité du point de vue. Il y a des hommes qui ne connaissent de la littérature que ce que la police des grandes villes connaît du peuple quelle surveille, cest-à-dire des incongruités et les désordres auxquels le bon peuple se laisse parfois entraîner.

Non, quoi quon en dise, le gouvernement jusquà présent na pas eu lieu de se repentir davoir mitigé en faveur de la presse les rigueurs du régime qui pesait sur elle. Mais dans cette question de la presse, était-ce là tout ce quil y avait à faire, et en présence de ce travail des esprits plus libre et à mesure que le mouvement littéraire ira grandissant, lutilité et la nécessité dune direction supérieure ne se fera-t-elle pas sentir tous les jours davantage? La censure à elle seule, de quelque manière quelle sexerce, est loin de suffire aux exigences de cette situation nouvelle. La censure est une borne et nest pas une direction. Or, chez nous, en littérature comme en toute chose, il sagit bien moins de réprimer que de diriger. La direction, une direction forte, intelligente, sûre delle-même, voilà le cri du pays, voilà le mot dordre de notre situation tout entière.

On se plaint souvent de lesprit dindocilité et dinsubordination qui caractérise les hommes de la génération nouvelle. Il y a beaucoup de malentendu dans cette accusation. Ce qui est certain cest quà aucune autre époque il ny a eu autant dintelligences actives à létat de disponibilité et rongeant comme un frein linertie qui leur est imposée. Mais ces mêmes intelligences, parmi lesquelles se recrutent les ennemis du Pouvoir, bien souvent ne demandent pas mieux que de le suivre, du moment quil veut bien se prêter à les associer à son action et à marcher résolument à leur tête. Cest cette vérité dexpérience, enfin reconnue, qui, depuis les dernières crises révolutionnaires en Europe, a beaucoup contribué dans les différents pays à modifier sensiblement les rapports du Pouvoir avec la presse. Et ici, mon prince, je me permettrai de rappeler, à lappui de ma thèse, le témoignage de vos propres souvenirs.

Vous, qui avez connu comme moi lAllemagne davant 1848, vous devez vous rappeler quelle était lattitude de la presse dalors vis-à-vis des gouvernements allemands, quelle aigreur, quelle hostilité caractérisait ses rapports avec eux, que de tracas et de soucis elle leur suscitait.

Eh bien, comment se fait-il que maintenant ces dispositions haineuses aient en grande partie disparu et aient fait place à des dispositions essentiellement différentes?


Cest quaujourdhui ces mêmes gouvernements, qui considéraient la presse comme un mal nécessaire quils étaient obligés de subir tout en le détestant, ont pris ce parti de chercher en elle une force auxiliaire et de sen servir comme dun instrument approprié à leur usage. Je ne cite cet exemple que pour prouver que dans des pays déjà fortement entamés par la révolution, une direction intelligente et énergique trouve toujours des esprits disposés à laccepter et à la suivre. Car, dailleurs, autant que qui que ce soit je hais, quand il sagit de nos intérêts, toutes ces prétendues analogies que lon va chercher à létranger: presque toujours comprises à demi, elles nous ont fait trop de mal pour que je sois disposé à invoquer leur autorité.

Chez nous, grâce au Ciel, ce ne sont pas absolument les mêmes instincts, les mêmes exigences quil sagirait de satisfaire; ce sont dautres convictions, des convictions moins entamées et plus désintéressées qui répondraient à lappel du Pouvoir.

En effet, malgré les infirmités qui nous affligent et les vices qui nous déforment, il y a encore chez nous dans les âmes (on ne saurait assez le redire) des trésors de bonne volonté intelligente et dactivité desprit dévouée qui nattendent, pour se livrer, que des mains sympathiques, qui sachent les reconnaître et les recueillir. En un mot, sil est vrai, comme on la si souvent dit, que lEtat a charge dâmes aussi bien que lEglise, nulle part cette vérité nest plus évidente quen Russie, et nulle part aussi (il faut bien le reconnaître) cette mission de lEtat na été plus facile à exercer et à accomplir. Cest donc avec une satisfaction, une adhésion unanimes, que lon verrait chez nous le Pouvoir, dans ses rapports avec la presse, assumer sur lui la direction de lesprit public, sérieusement et loyalement comprise, et revendiquer comme son droit le gouvernement des intelligences.

Mais, mon prince, comme ce nest pas un article semi-officiel que jécris en ce moment, et que, dans une lettre toute de confiance et de sincérité, rien ne serait plus ridiculement déplacé que les circonlocutions et les réticences, je tâcherai dexpliquer de mon mieux quelles seraient à mon avis les conditions auxquelles le Pouvoir pourrait prétendre à exercer une pareille action sur les esprits.

Dabord, il faut prendre le pays tel quil est dans le moment donné, livré à de très pénibles, de très légitimes préoccupations desprit, entre un passé rempli denseignements (il est vrai), mais aussi de bien décourageantes expériences, et un avenir tout rempli de problèmes.

Il faudrait ensuite, par rapport à ce pays, se décider à reconnaître ce que les parents, qui voient leurs enfants grandir sous leurs yeux, ont tant de peine à savouer, cest quil vient un âge où la pensée aussi est adulte et veut être traitée comme telle. Or, pour conquérir, sur des intelligences arrivées à lâge de raison, cet ascendant moral, sans lequel on ne saurait prétendre à les diriger, il faudrait avant tout leur donner la certitude que sur toutes les grandes questions, qui préoccupent et passionnent le pays en ce moment, il y a dans les hautes régions du Pouvoir, sinon des solutions toutes prêtes, au moins des convictions fortement arrêtées et un corps de doctrine lié dans toutes ses parties et conséquent à lui-même.

Non, certes, il ne sagit pas dautoriser le public à intervenir dans les délibérations du conseil de lEmpire, ou darrêter de compte à demie avec la presse le programme des mesures du gouvernement. Mais ce qui serait bien essentiel, cest que le Pouvoir fût lui-même assez convaincu de ses propres idées, assez pénétré de ses propres convictions pour quil éprouvât le besoin den répandre linfluence au dehors, et de la faire pénétrer, comme un élément de régénération, comme une vie nouvelle, dans lintimité de la conscience nationale. Ce qui serait essentiel en présence des écrasantes difficultés qui pèsent sur nous, cest quil comprît que sans cette communication intime avec lâme même du pays, sans le réveil plein et entier de toutes ces énergies morales et intellectuelles, sans leur concours spontané et unanime à lœuvre commune, le gouvernement, réduit à ses propres forces, ne peut rien, pas plus au dehors quau dedans, pas plus pour son salut que pour le nôtre.

En un mot, il faudrait que tous, public et gouvernement, nous ne cessassions de nous dire et de nous répéter que les destinées de la Russie sont comme un vaisseau échoué, que tous les efforts de léquipage ne réussiront jamais à dégager et que seule la marée montante de la vie nationale parviendra à soulever et à mettre à flot.

Voilà, selon moi, au nom de quel principe et de quel sentiment le Pouvoir pourrait en ce moment avoir prise sur les âmes et sur les intelligences, quil pourrait pour ainsi dire les mettre dans sa main et les emporter où bon lui semblerait. Cette bannière-là, elles la suivraient partout.

Inutile de dire que je ne prétends nullement pour cela ériger le gouvernement en prédicateur, le faire monter en chaire et lui faire débiter des sermons devant une assistance silencieuse. Cest son esprit et non sa parole quil devrait mettre dans la propagande loyale qui se ferait sous ses auspices.

Et même, comme la première condition de succès, dès quon veut persuader les gens, cest de se faire écouter deux, il est bien entendu que cette propagande de salut, pour se faire accueillir, bien loin de limiter la liberté de discussion, la suppose au contraire aussi franche et aussi sérieuse que les circonstances du pays peuvent la permettre.

Car est-il nécessaire dinsister pour la millième fois sur un fait dune évidence aussi flagrante que celui-ci: cest que de nos jours, partout où la liberté de discussion nexiste pas dans une mesure suffisante, là rien nest possible, mais absolument rien, moralement et intellectuellement parlant. Je sais combien dans ces matières il est difficile (pour ne pas dire impossible) de donner à sa pensée le degré de précision nécessaire. Comment définir par exemple ce que lon entend par une mesure suffisante de liberté en matière de discussion? Cette mesure, essentiellement flottante et arbitraire, nest bien souvent déterminée que par ce quil y a de plus intime et de plus individuel dans nos convictions, et il faudrait pour ainsi dire connaître lhomme pour savoir au juste le sens quil attache aux mots en parlant sur ces questions. Pour ma part, jai depuis plus de trente ans suivi, comme tant dautres, cette insoluble question de la presse dans toutes les vicissitudes de sa destinée, et vous me rendrez la justice de croire, mon prince, quaprès un aussi long temps détudes et dobservations cette question ne saurait être pour moi que lobjet de la plus impartiale et de la plus froide appréciation. Je nai donc ni parti pris, ni préventions sur rien de ce qui y a rapport; je nai pas même danimosité exagérée contre la censure, bien que dans ces dernières années elle ait pesé sur la Russie comme une véritable calamité publique. Tout en admettant son opportunité et son utilité relative, mon principal grief contre elle, cest quelle est selon moi profondément insuffisante dans le moment actuel dans le sens de nos vrais besoins et de nos vrais intérêts. Au reste la question nest pas là, elle nest pas dans la lettre morte des règlements et des instructions qui nont de valeur que par lesprit qui les anime. La question est tout entière dans la manière dont le gouvernement lui-même dans son for intérieur considère ses rapports avec la presse; elle est, pour tout dire, dans la part plus ou moins grande de légitimité quil reconnaît au droit de la pensée individuelle.

Et maintenant, pour sortir une bonne fois des généralités et pour serrer de plus près la situation du moment, permettez-moi, mon prince, de vous dire, avec toute la franchise dune lettre entièrement confidentielle, que tant que le gouvernement chez nous naura pas, dans les habitudes de sa pensée, essentiellement modifié sa manière denvisager les rapports de la presse vis-à-vis de lui, - tant quil naura pas, pour ainsi dire, coupé court à tout cela, rien de sérieux, rien de réellement efficace ne saurait être tenté avec quelque chance de succès; et lespoir dacquérir de lascendant sur les esprits, au moyen dune presse ainsi administrée, ne serait jamais quune illusion.

Et cependant il faudrait avoir le courage denvisager la question telle quelle est, telle que les circonstances lont faite. Il est impossible que le gouvernement ne se préoccupe très sérieusement dun fait qui sest produit depuis quelques années et qui tend à prendre des développements dont personne ne saurait dès à présent prévoir la portée et les conséquences. Vous comprenez, mon prince, que je veux parler de létablissement des presses russes à létranger, hors de tout contrôle de notre gouvernement. Le fait assurément est grave, et très grave, et mérite la plus sérieuse attention. Il serait inutile de chercher à dissimuler les progrès déjà réalisés par cette propagande littéraire. Nous savons quà lheure quil est la Russie est inondée de ces publications, quelles sont avidement recherchées, quelles passent de main en main, avec une grande facilité de circulation, et quelles ont déjà pénétré, sinon dans les masses qui ne lisent pas, au moins dans les couches très inférieures de la société. Dautre part, il faut bien savouer quà moins davoir recours à des mesures positivement vexatoires et tyranniques, il sera bien difficile dentraver efficacement, soit limportation et le débit de ces imprimés, soit lenvoi à létranger des manuscrits destinés à les alimenter. Eh bien, ayons le courage de reconnaître la vraie portée, la vraie signification de ce fait; cest tout bonnement la suppression de la censure, mais la suppression de la censure au profit dune influence mauvaise et ennemie; et pour être plus en mesure de la combattre, tâchons de nous rendre compte de ce qui fait sa force et de ce qui lui vaut ses succès.

Jusquà présent, en fait de presse russe à létranger, il ne peut, comme de raison, être question que du journal de Herzen. Quelle est donc la signification de Herzen pour la Russie? Qui le lit? Sont-ce par hasard ses utopies socialistes et ses menées révolutionnaires qui le recommandent à son attention? Mais parmi les hommes de quelque valeur intellectuelle qui le lisent, croit-on quil y en ait 2 sur 100 qui prennent au sérieux ses doctrines et ne les considèrent comme une monomanie plus ou moins involontaire, dont il sest laissé envahir? Il ma même été assuré, ces jours-ci, que des hommes qui sintéressent à son succès lavaient très sérieusement exhorté à rejeter loin de lui toute cette défroque révolutionnaire, pour ne pas affaiblir linfluence quils voudraient voir acquise à son journal. Cela ne prouve-t-il pas que le journal de Herzen représente pour la Russie toute autre chose que les doctrines professées par léditeur? Or, comment se dissimuler que ce qui fait sa force et lui vaut son influence, cest quil représente pour nous la discussion libre dans des conditions mauvaises (il est vrai), dans des conditions de haine et de partialité, mais assez libres néanmoins (pourquoi le nier?), pour admettre au concours dautres opinions, plus réfléchies, plus modérées et quelques unes même décidément raisonnables. Et maintenant que nous nous sommes assuré où gît le secret de sa force et de son influence, nous ne serons pas en peine, de quelle nature sont les armes que nous devons employer pour le combattre. Il est évident que le journal qui accepterait une pareille mission ne pourrait rencontrer des chances de succès que dans des conditions dexistence quelque peu analogues à celles de son adversaire. Cest à vous, mon prince, de décider, dans votre bienveillante sagesse, si dans la situation donnée, et que vous connaissez mieux que moi, de pareilles conditions sont réalisables, et jusquà quel point elles le sont. Assurément ni les talents, ni le zèle, ni les convictions sincères ne manqueraient à cette publication; mais en accourant à lappel qui leur serait adressé ils voudraient, avant toute chose, avoir la certitude quils sassocient, non pas à une œuvre de police, mais à une œuvre de conscience; et cest pourquoi ils se croiraient en droit de réclamer toute la mesure de liberté que suppose et nécessite une discussion vraiment sérieuse et efficace.

Voyez, mon prince, si les influences qui auraient présidé à létablissement de ce journal et qui protégeraient son existence, sentendraient à lui assurer la mesure de liberté dont il aurait besoin, si peut-être elles ne se persuaderaient pas que, par une sorte de reconnaissance pour le patronage qui lui serait accordé et par une sorte de déférence pour sa position privilégiée, le journal quils considéreraient en partie comme le leur ne serait pas tenu à plus de réserve encore et à plus de discrétion que tous les autres journaux du pays.

Mais cette lettre est trop longue, et jai hâte de la finir. Permettez-moi seulement, mon prince, dy ajouter en terminant ce peu de mots qui résument ma pensée tout entière. Le projet que vous avez eu la bonté de me communiquer me paraîtrait dune réalisation, sinon facile, du moins possible, si toutes les opinions, toutes les convictions honnêtes et éclairées avaient le droit de se constituer librement et ouvertement en une milice intelligente et dévouée des inspirations personnelles de lEmpereur.

Recevez, etc.

Novembre, 1857

 

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