ICQ 179104682


La Russie et la Révolution - ..

Pour comprendre de quoi il sagit dans la crise suprême où lEurope vient dentrer, voici ce quil faudrait se dire. Depuis longtemps il ny a plus en Europe que deux puissances réelles: la Révolution et la Russie. - Ces deux puissances sont maintenant en présence, et demain peut-être elles seront aux prises. Entre lune et lautre il ny a ni traité, ni transaction possibles. La vie de lune est la mort de lautre. De lissue de la lutte engagée entre elles, la plus grande des luttes dont le monde ait été témoin, dépend pour des siècles tout lavenir politique et religieux de lhumanité.

Le fait de cet antagonisme éclate maintenant à tous les yeux, et cependant, telle est lintelligence dun siècle hébété par le raisonnement, que tout en vivant en présence de ce fait immense, la génération actuelle est bien loin den avoir saisi le véritable caractère et apprécié les raisons.

Jusquà présent cest dans une sphère didées purement politiques quon en a cherché lexplication; cest par des différences de principes dordre purement humain quon avait essayé de sen rendre compte. Non, certes, la querelle qui divise la Révolution et la Russie tient à des raisons bien autrement profondes; elles peuvent se résumer en deux mots.

La Russie est avant tout lempire chrétien; le peuple russe est chrétien non seulement par lorthodoxie de ses croyances, mais encore par quelque chose de plus intime encore que la croyance. Il lest par cette faculté de renoncement et de sacrifice qui fait comme le fond de sa nature morale. La Révolution est avant tout anti-chrétienne. Lesprit anti-chrétien est lâme de la Révolution; cest là son caractère propre, essentiel. Les formes quelle a successivement revêtues, les mots dordre quelle a tour à tour adoptés, tout, jusquà ses violences et ses crimes, na été quaccessoire ou accidentel; mais ce qui ne lest pas, cest le principe anti-chrétien qui lanime, et cest lui aussi (il faut bien le dire) qui lui a valu sa terrible puissance sur le monde. Quiconque ne comprend pas cela, assiste en aveugle depuis soixante ans au spectacle que le monde lui offre.

Le moi humain, ne voulant relever que de lui-même, ne reconnaissant, nacceptant dautre loi que celle de son bon plaisir, le moi humain, en un mot, se substituant à Dieu, ce nest certainement pas là une chose nouvelle parmi les hommes; mais ce qui létait, cest cet absolutisme du moi humain érigé en droit politique et social et aspirant à ce titre à prendre possession de la société. Cest cette nouveauté-là qui en 1789 sest appelée la Révolution Française.

Depuis lors, et à travers toutes ses métamorphoses, la Révolution est restée conséquente à sa nature, et peut-être à aucun moment de sa durée ne sest-elle sentie plus elle-même, plus intimement anti-chrétienne que dans le moment actuel, où elle vient dadopter le mot dordre du christianisme: la fraternité. Cest même là ce qui pourrait faire croire quelle touche à son apogée. En effet, à entendre toutes ces déclamations naïvement blasphématoires qui sont devenues comme la langue officielle de lépoque, qui ne croirait que la nouvelle République Française na été unie au monde que pour accomplir la loi de lEvangile? Cest bien là aussi la mission que les pouvoirs quelle a créés se sont solennellement attribuée, sauf toutefois un amendement que la Révolution sest réservé dy introduire, cest quà lesprit dhumilité et de renoncement à soi-même qui est tout le fond du christianisme, elle entend substituer lesprit dorgueil et de prépotence, à la charité libre et volontaire, la charité forcée, et quà la place dune fraternité prêchée et acceptée au nom de Dieu, elle prétend établir une fraternité imposée par la crainte du peuple-souverain. A ces différences près, son règne promet en effet dêtre celui du Christ.

Et quon ne se laisse pas induire en erreur par cette espèce de bienveillance dédaigneuse que les nouveaux pouvoirs ont jusquici témoignée à lEglise catholique et à ses ministres. Ceci est peut-être le symptôme le plus grave de la situation et lindice le plus certain de la toute-puissance que la Révolution a obtenue. Pourquoi, en effet, la Révolution se montrerait-elle rébarbative envers un clergé, envers des prêtres chrétiens qui, non contents de la subir, lacceptent et ladoptent, qui pour la conjurer glorifient toutes ses violences et qui, sans y croire, sassocient à tous ses mensonges? Si dans une pareille conduite il ny avait que du calcul, ce calcul déjà serait de lapostasie; mais sil y entre de la conviction, cen est une bien plus grande encore.

Et cependant il est à prévoir que les persécutions ne manqueront pas; car le jour où la limite des concessions sera atteinte, le jour où lEglise catholique croira devoir résister, on verra quelle ne pourra le faire quen rétrogradant jusquau martyre. On peut sen fier à la Révolution: elle se montrera en toutes choses fidèle à elle-même et conséquente jusquau bout.

Lexplosion de Février a rendu ce grand service au monde, cest quelle a fait crouler jusquà terre tout léchafaudage des illusions dont on avait masqué la realité. Les moins intelligents doivent avoir compris maintenant que lhistoire de lEurope depuis trente-trois ans na été quune longue mystification. En effet, de quelle lumière inexorable tout ce passé, si récent et déjà si loin de nous, ne sest-il pas tout à coup illuminé? Qui, par exemple, ne comprend pas maintenant tout ce quil y avait de ridicule prétention dans cette sagesse du siècle qui sétait béatement persuadée quelle avait réussi à dompter la Révolution par lexorcisme constitutionnel, à lier sa terrible énergie par une formule de légalité? Qui pourrait douter encore, après ce qui sest passé, que du moment où le principe révolutionnaire est entré dans le sang dune société, tous ses procédés, toutes ses formules de transactions ne sont plus que des narcotiques qui peuvent bien momentanément endormir le malade, mais qui nempêchent pas le mal de poursuive son cours?

Et voilà pourquoi, après avoir dévoré la Restauration qui lui était personnellement odieuse comme un dernier débris de lautorité légitime en France, la Révolution na pas mieux supporté cet autre pouvoir, né delle-même, quelle avait bien accepté en 1830 pour lui servir de compère vis-à-vis de lEurope, mais quelle a brisé le jour où, au lieu de la servir, ce pouvoir sest avisé de se croire son maître.


A cette occasion, quil me soit permis de faire une réflexion. Comment ce fait-il que parmi tous les souverains de lEurope, aussi bien que parmi les hommes politiques qui lont dirigée dans ces derniers temps, il ny en a eu quun seul qui de prime abord ait reconnu et signalé la grande illusion de 1830 et qui depuis, seul en Europe, seul peut-être au milieu de son entourage, ait constamment refusé à sen laisser envahir? Cest que cette fois-ci il y avait heureusement sur le trône de Russie un Souverain en qui la pensée russe sest incarnée, et que dans létat actuel du monde la pensée russe est la seule qui soit placée assez en dehors du milieu révolutionnaire pour pouvoir apprécier sainement les faits qui sy produisent.

Ce que lEmpereur avait prévu dès 1830, la Révolution na pas manqué de le réaliser de point en point. Toutes les concessions, tous les sacrifices des principes faits par lEurope monarchique à létablissement de Juillet dans lintérêt dun simulacre de statu quo, la Révolution sen empara pour les utiliser au profit du bouleversement quelle méditait, et tandis que les pouvoirs légitimes faisaient de la diplomatie plus ou moins habile avec de la quasi-légitimité et que les hommes dEtat et les diplomates de toute lEurope assistaient en amateurs curieux et bienveillants aux joûtes parlementaires de Paris, le parti révolutionnaire, sans presque se cacher, travaillait sans relâche à miner le terrain sous leurs pieds.

On peut dire que la grande tâche du parti, durant ces dernières dix-huit années, a été de révolutionner de fond en comble lAllemagne, et lon peut juger maintenant si cette tâche a été bien remplie.

LAllemagne assurément est le pays sur lequel on sest fait le plus longtemps les plus étranges illusions. On le croyait un pays dordre, parce quil était tranquille, et on ne voulait pas voir lépouvantable anarchie qui y avait envahi et qui y ravageait les intelligences.

Soixante ans dune philosophie destructive y avaient complètement dissous toutes les croyances chrétiennes et développé, dans ce néant de toute foi, le sentiment révolutionnaire par excellence: lorgueil de lesprit, si bien quà lheure quil est, nulle part peut-être cette plaie du siècle nest plus profonde et plus envenimée quen Allemagne. Par une conséquence nécessaire, à mesure que lAllemagne se révolutionnait, elle sentait grandir sa haine contre la Russie. En effet, sous le coup des bienfaits quelle en avait reçus, une Allemagne révolutionnaire ne pouvait avoir pour la Russie quune haine implacable. Dans le moment actuel, ce paroxysme de haine paraît avoir atteint son point culminant; car il a triomphé en elle, je ne dis pas de toute raison, mais même du sentiment de sa propre conservation.

Si une aussi triste haine pouvait inspirer autre chose que de la pitié, la Russie certes se trouverait suffisamment vengée par le spectacle que lAllemagne vient de donner au monde à la suite de la révolution de Février. Car cest peut-être un fait sans précédent dans lhistoire que de voir tout un peuple se faisant le plagiaire dun autre au moment même où il se livre à la violence la plus effrénée.

Et quon ne dise pas, pour justifier tous ces mouvements si évidemment factices qui viennent de bouleverser tout lordre politique de lAllemagne et de compromettre jusquà lexistence de lordre social lui-même, quils ont été inspirés par un sentiment sincère généralement éprouvé, par le besoin de lunité allemande. Ce sentiment est sincère, soit; ce vœu est celui de la grande majorité, je le veux bien; mais quest-ce que cela prouve?.. Cest encore là une des plus folles illusions de notre époque que de simaginer quil suffise quune chose soit vivement, ardemment convoitée par le grand nombre, pour quelle devienne par cela seul nécessairement réalisable. Dailleurs, il faut bien le reconnaître, il ny a pas dans la société de nos jours ni vœu, ni besoin (quelque sincère, quelque légitime quil soit) que la Révolution en sen emparant ne dénature et ne convertisse en mensonge, et cest précisément ce qui est arrivé avec la question de lunité allemande: car pour qui na pas abdiqué toute faculté de reconnaître lévidence, il doit être clair dès à présent que dans la voie où lAllemagne vient de sengager à la recherche de la solution du problème, ce nest pas à lunité quelle aboutira, mais bien à un effroyable déchirement, à quelque catastrophe suprême et irréparable.

 

Oui, certes, on ne tardera pas à reconnaître que la seule unité qui fût possible, non pas pour lAllemagne telle que les journaux la font, mais pour lAllemagne réelle que son histoire la faite, la seule chance dunité sérieuse et pratique pour ce pays était indissolublement liée au système politique quil vient de briser.

Si, pendant ces dernières trente-trois années, les plus heureuses peut-être de toute son histoire, lAllemagne a formé un corps politique hiérarchiquement constitué et fonctionnant dune manière régulière, à quelles conditions un pareil résultat a-t-il pu être obtenu et assuré? Cétait évidemment à la condition dune entente sincère entre les deux grandes puissances qui représentent en Allemagne les deux principes qui se disputent ce pays depuis plus de trois siècles. Mais cet accord lui-même, si lent à sétablir, si difficile à conserver, croit-on quil eût été possible, quil eût pu durer aussi longtemps, si lAutriche et la Prusse, à lissue des grandes guerres contre la France, ne se fussent intimement ralliées à la Russie, fortement appuyées sur elle? Voilà la combinaison politique qui, en réalisant pour lAllemagne le seul système dunité qui lui fût applicable, lui a valu cette trêve de trente-trois ans quelle vient de rompre.

Il ny a ni haine, ni mensonge qui pourront jamais prévaloir contre ce fait-là. Dans un accès de folie, lAllemagne a bien pu briser une alliance qui, sans lui imposer aucun sacrifice, assurait et protégeait son indépendance nationale, mais par là même elle sest privée à jamais de toute base solide et durable.

Voyez plutôt la démonstration de cette vérité par la contre-épreuve des événements, dans ce terrible moment où les événements marchent presque aussi vite que la parole humaine. Il y a à peine deux mois que la Révolution en Allemagne sest mise à la besogne, et déjà il faut lui rendre cette justice, lœuvre de la démolition dans ce pays est plus avancée quelle ne létait sous la main de Napoléon après dix de ses foudroyantes campagnes.

Voyez lAutriche plus compromise, plus abattue, plus démantelée quen 1809. Voyez la Prusse vouée au suicide par sa connivence fatale et forcée avec le parti polonais. Voyez les bords du Rhin, où, en dépit des chansons et des phrases, la confédération Rhénane naspire quà renaître. Lanarchie partout, lautorité nulle part, et tout cela sous le coup dune France où bout une révolution sociale qui ne demande quà déborder dans la révolution politique qui travaille lAllemagne.

Dès à présent, pour tout homme sensé la question de lunité allemande est une question jugée. Il faudrait avoir ce genre dineptie propre aux idéologues allemands pour se demander sérieusement si ce tas de journalistes, davocats et de professeurs qui se sont réunis à Francfort, en se donnant la mission de recommencer Charlemagne, ont quelque chance appréciable de réussir dans lœuvre quils ont entreprise, si sur ce sol qui tremble ils auront la main assez puissante et assez habile pour relever la pyramide renversée en la faisant tenir sur la pointe.

La question nest plus là; il ne sagit plus de savoir si lAllemagne sera une, mais si de ces déchirements intérieurs compliqués probablement dune guerre étrangère elle parviendra à sauver un lambeau quelconque de son existence nationale.

Les partis qui vont déchirer ce pays commencent déjà à se dessiner. Déjà sur différents points la République a pris pied en Allemagne, et lon peut compter quelle ne se retirera pas sans avoir combattu, car elle a pour elle la logique et derrière elle la France. Aux yeux de ce parti la question de nationalité na ni sens, ni valeur. Dans lintérêt de sa cause il nhésitera pas un instant à immoler lindépendance de son pays, et il enrôlerait lAllemagne tout entière plutôt aujourdhui que demain sous le drapeau de la France, fût-ce même sous le drapeau rouge. Ses auxiliaires sont partout; il trouve aide et appui dans les hommes comme dans les choses, aussi bien dans les instincts anarchiques des masses que dans les institutions anarchiques que viennent dêtre semées avec tant de profusion à travers toute lAllemagne. Mais ses meilleurs, ses plus puissants auxiliaires sont précisément les hommes qui dun moment à lautre peuvent être appelés à la combattre: tant les hommes se trouvent liés à elle par la solidarité des principes. Maintenant, toute la question est de savoir si la lutte éclatera avant que les prétendus conservateurs aient eu le temps de compromettre par leurs divisions et leurs folies tous les éléments de force et de résistance dont lAllemagne dispose encore; si, en un mot, attaqués par le parti républicain, ils se décident à voir en lui ce quil est en effet lavant-garde de linvasion française, et retrouvent, dans le sentiment du danger dont lindépendance nationale sérait menacée, assez dénergie pour combattre la république à toute outrance; ou bien si pour sépargner la lutte ils aimeront mieux accepter quelque faux semblant de transaction qui ne serait au fond de leur part quune capitulation déguisée. Dans le cas où cette dernière supposition viendrait à se réaliser, alors (il faut le reconnaître) léventualité dune croisade contre la Russie, de cette croisade qui a toujours été le rêve chéri de la Révolution et qui maintenant est devenu son cri de guerre - cette éventualité se convertirait en une presque certitude; le jour de la lutte décisive serait presque arrivé, et cest la Pologne qui servirait de champ de bataille. Voilà du moins la chance que caressent avec amour les révolutionnaires de tous les pays; mais il y a toutefois un élément de la question dont ils ne tiennent pas assez compte, et cette omission pourrait singulièrement déranger leurs calculs.

Le parti révolutionnaire, en Allemagne surtout, paraît sêtre persuadé que puisque lui-même faisait si bon marché de lélément national, il en serait de même dans tous les pays soumis à son action et que partout et toujours la question de principe primerait la question de nationalité. Déjà les événements de la Lombardie ont dû faire faire de singulières réflexions aux étudiants réformateurs de Vienne, qui sétaient imaginé quil suffisait de chasser le prince de Metternich et de proclamer la liberté de la presse pour résoudre les formidables difficultés qui pèsent sur la monarchie autrichienne. Les Italiens nen persistent pas moins à ne voir en eux que des Tedeschi et des Barbari, tout comme sils ne sétaient pas régénérés dans les eaux lustrales de lémeute. Mais lAllemagne révolutionnaire ne tardera pas à recevoir à cet égard une leçon plus significative et plus sévère encore, car elle lui sera administrée de plus près. En effet, on na pas pensé quen brisant ou en affaiblissant tous les anciens pouvoirs, quen remuant jusque dans ses profondeurs tout lordre politique de ce pays, on allait y réveiller la plus redoutable des complications, une question de vie et de mort pour son avenir - la question des races. On avait oublié quau cœur même de cette Allemagne, dont on rêve lunité, il y avait dans le bassin de la Bohême et dans les pays slaves qui lentourent six à sept millions dhommes pour qui, de générations en générations, lAllemand depuis des siècles na pas cessé dêtre un seul instant quelque chose de pis quun étranger, pour qui lAllemand est toujours un ... Il ne sagit pas ici bien entendu du patriotisme littéraire de quelques savants de Prague, tout honorable quil puisse être; ces hommes ont rendu sans doute de grands services à la cause de leur pays et ils lui en rendront encore; mais la vie de la Bohême nest pas là. La vie dun peuple nest jamais dans les livres que lon imprime pour lui, à moins toutefois que ce ne soit le peuple allemand; la vie dun peuple est dans ses instincts et dans ses croyances, et les livres, il faut lavouer, sont bien plus puissants pour les énerver et les flétrir que pour les ranimer et les faire vivre. Tout ce qui reste donc à la Bohême de vraie vie nationale est dans ses croyances Hussites, dans cette protestation toujours vivante de sa nationalité slave opprimée contre lusurpation de lEglise romaine, aussi bien que contre la domination allemande. Cest là le lien qui lunit à tout son passé de luttes et de gloire, et cest là aussi le chaînon qui pourra rattacher un jour le de la Bohême à ses frères dOrient. On ne saurait assez insister sur ce point, car ce sont précisément ces réminiscences sympathiques de lEglise dOrient, ce sont ces retours vers la vieille foi dont le hussitisme dans son temps na été quune expression imparfaite et défigurée, qui établissent une différence profonde entre la Pologne et la Bohême: entre la Bohême ne subissant que malgré elle le joug de la communauté occidentale, et cette Pologne factieusement catholique - séide fanatique de lOccident et toujours traître vis-à-vis des siens.

Je sais que pour le moment la véritable question en Bohême ne sest pas encore posée et que ce qui sagite et se remue à la surface du pays, cest du libéralisme le plus vulgaire mêlé de communisme dans les villes et probablement dun peu de jacquerie dans les campagnes. Mais toute cette ivresse tombera bientôt, et au train dont vont les choses le fond de la situation ne tardera pas à paraître. Alors la question pour la Bohême sera celle-ci: une fois lEmpire dAutriche dissous par la perte de la Lombardie et par lémancipation maintenant complète de la Hongrie, que fera la Bohême avec ces peuples qui lentourent, Moraves, Slovaques, cest-à-dire sept à huit millions dhommes de même langue et de même race quelle? Aspirera-t-elle à se constituer dune manière indépendante, ou se prêtera-t-elle à entrer dans le cadre ridicule de cette future Unité Germanique qui ne sera jamais que lUnité du Chaos? Il est peu probable que ce dernier parti la tente beaucoup. Dès lors elle se trouvera infailliblement en butte à toutes sortes dhostilités et dagressions, et pour y résister ce nest certes pas sur la Hongrie quelle pourra sappuyer. Pour savoir donc quelle est la puissance vers laquelle la Bohême, en dépit des idées qui dominent aujourdhui et des institutions qui la régiront demain, se trouvera forcément entraînée, je nai besoin de me rappeler que ce que me disait en 1841 à Prague le plus national des patriotes de ce pays. La Bohême, me disait Hancka, ne sera libre et indépendante, ne sera réellement en possession delle-même que le jour où la Russie sera rentrée en possession de la Gallicie. En général cest une chose digne de remarque que cette faveur persévérante que la Russie, le nom russe, sa gloire, son avenir, nont cessé de rencontrer parmi les hommes nationaux de Prague; et cela au moment même où notre fidèle alliée lAllemagne se faisait avec plus de désintéressement que déquité la doublure de lémigration polonaise, pour ameuter contre nous lopinion publique de lEurope entière. Tout Russe qui a visité Prague dans le courant de ces dernières années pourra certifier que le seul grief quil y ait entendu exprimer contre nous, cétait de voir la réserve et la tiédeur avec lesquelles les sympathies nationales de la Bohême étaient accueillies parmi nous. De hautes, de généreuses considérations nous imposaient alors cette conduite; maintenant assurément ce ne serait plus quun contresens: car les sacrifices que nous faisions alors à la cause de lordre, nous ne pourrions les faire désormais quau profit de la Révolution.

Mais sil est vrai de dire que la Russie dans les circonstances actuelles a moins que jamais le droit de décourager les sympathies qui viendraient à elle, il est juste de reconnaître dautre part une loi historique qui jusquà présent a providentiellement régi ses destinées: cest que ce sont toujours ses ennemis les plus acharnés qui ont travaillé avec le plus de succès au développement de sa grandeur. Cette loi providentielle vient de lui en susciter un qui certainement jouera un grand rôle dans les destinées de son avenir et qui ne contribuera pas médiocrement à en hâter laccomplissement. Cet ennemi cest la Hongrie, jentends la Hongrie magyare. De tous les ennemis de la Russie cest peut-être celui qui la hait de la haine la plus furieuse. Le peuple magyar, en qui la ferveur révolutionnaire vient de sassocier par la plus étrange des combinaisons à la brutalité dune horde asiatique et dont on pourrait dire, avec tout autant de justice que des Turcs, quil ne fait que camper en Europe, vit entouré de peuples slaves qui lui sont tous également odieux. Ennemi personnel de cette race, dont il a pendant si longtemps abîmé les destinées, il se retrouve après des siècles dagitations et de turbulence toujours encore emprisonné au milieu delle. Tous ces peuples qui lentourent: Serbes, Croates, Slovaques, Transylvaniens et jusquaux Petits-Russiens des Carpathes, sont les anneaux dune chaîne quil croyait à tout jamais brisée. Et maintenant il sent au-dessus de lui une main qui pourra, quand il lui plaira, rejoindre ces anneaux et resserrer la chaîne à volonté. De là sa haine instinctive contre la Russie. Dautre part, sur la foi du journalisme étranger, les meneurs actuels du parti se sont sérieusement persuadés que le peuple magyare avait une grande mission à remplir dans lOrient Orthodoxe; que cétait à lui, en un mot, à tenir en échec les destinées de la Russie... Jusquà présent lautorité modératrice de lAutriche avait tant bien que mal contenu toute cette turbulence et cette déraison; mais maintenant que le dernier lien a été brisé et que cest le pauvre vieux père, tombé en enfance, qui a été mis en tutelle, il est à prévoir que le Magyarisme complètement émancipé va donner libre cours à toutes ces excentricités et courir les aventures les plus folles. Déjà il a été question de lincorporation définitive de la Transylvanie. On parle de faire revivre danciens droits sur les principautés du Danube et sur la Serbie. On va redoubler de propagande dans tous ces pays-là pour les ameuter contre la Russie, et quand on y aura mis la confusion partout, on compte bien un beau jour sy présenter en armes pour revendiquer, au nom de lOccident lésé dans ses droits, la possession des bouches du Danube et dire à la Russie dune voix impérieuse: Tu niras pas plus loin. - Voilà certainement quelques articles du programme qui sélabore maintenant à Presbourg. Lannée dernière tout cela nétait encore que phrases de journal, maintenant cela peut, dun moment à lautre, se traduire par des tentatives très sérieuses et très compromettantes. Ce qui paraît néanmoins le plus imminent, cest un conflit entre la Hongrie et les deux royaumes slaves qui en dépendent. En effet, la Croatie et la Slavonie, ayant prévu que laffaiblissement de lautorité légitime à Vienne allait les livrer infailliblement à la discrétion du Magyarisme, ont, à ce quil paraît, obtenu du gouvernement autrichien la promesse dune organisation séparée pour elles, en y joignant la Dalmatie et la frontière militaire. Cette attitude que ces pays ainsi groupés essaient de prendre vis-à-vis de la Hongrie ne manquera pas dexaspérer tous les anciens différends et ne tardera pas à y faire éclater une franche guerre civile, et comme lautorité du gouvernement autrichien se trouvera probablement trop débile pour sinterposer avec quelque chance de succès entre les combattants, les Slaves de la Hongrie qui sont les plus faibles succomberaient probablement dans la lutte sans une circonstance qui doit tôt ou tard leur venir nécessairement en aide: cest que lennemi quils ont à combattre est avant tout lennemi de la Russie, et cest quaussi sur toute cette frontière militaire, composée aux trois quarts de Serbes orthodoxes, il ny a pas une cabane de colon (au dire même des voyageurs autrichiens) où, à côté du portrait de lempereur dAutriche, lon ne découvre le portrait dun autre Empereur que ces races fidèles sobstinent à considérer comme le seul légitime. Dailleurs (pourquoi se le dissimuler) il est peu probable que toutes ces secousses de tremblement de terre qui bouleversent lOccident sarrêtent au seuil des pays dOrient; et comment pourrait-il se faire que dans cette guerre à outrance, dans cette croisade dimpiété que la Révolution, déjà maîtresse des trois quarts de lEurope Occidentale, prépare à la Russie, lOrient Chrétien, lOrient Slave-Orthodoxe, lui dont la vie est indissolublement liée à la nôtre, ne se trouvât entraîné dans la lutte à notre suite, et cest peut-être même par lui que la guerre commencera: car il est à prévoir que toutes ces propagandes qui le travaillaient déjà, propagande catholique, propagande révolutionnaire, etc., etc... toutes opposées entre elles, mais réunies dans un sentiment de haine commune contre la Russie, vont maintenant se mettre à lœuvre avec plus dardeur que jamais. On peut être certain quelles ne reculeront devant rien pour arriver à leurs fins... Et quel serait, juste Ciel! le sort de toutes ces populations chrétiennes comme nous, si, en butte, comme elles le sont déjà à toutes ces influences abominables, si la seule autorité quelles invoquent dans leurs prières venait à leur faire défaut, dans un pareil moment? - En un mot, quelle ne serait pas lhorrible confusion où tomberaient ces pays dOrient aux prises avec la Révolution, si le légitime Souverain, si lEmpereur Orthodoxe dOrient tardait encore longtemps à y apparaître!

Non, cest impossible. Des pressentiments de mille ans ne trompent point. La Russie, pays de foi, ne manquera pas de foi dans le moment suprême. Elle ne seffraiera pas de la grandeur de ses destinées et ne reculera pas devant sa mission.

Et quand donc cette mission a-t-elle été plus claire et plus évidente? On peut dire que Dieu lécrit en traits de feu sur ce Ciel tout noir de tempêtes. LOccident sen va, tout croule, tout sabîme dans une conflagration générale, lEurope de Charlemagne aussi bien que lEurope des traités de 1815; la papauté de Rome et toutes les royautés de lOccident; le Catholicisme et le Protestantisme; la foi depuis longtemps perdue et la raison réduite à labsurde; lordre désormais impossible, la liberté désormais impossible, et sur toutes ces ruines amoncelées par elle, la civilisation se suicidant de ses propres mains...

Et lorsque au-dessus de cet immense naufrage nous voyons comme une Arche Sainte surnager cet Empire plus immense encore, qui donc pourrait douter de sa mission, et serait-ce à nous, ses enfants, à nous montrer sceptiques et pusillanimes?..

12 avril 1848

 

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